jeudi 10 décembre 2009

Chronique : Les Matins Courts de Marie de Prémonville (Anne Carrière)

Les Matins courts est le récit abrupt et troublant d'une singulière traversée du miroir : l'histoire d'une femme qui cherche dans l'épreuve à désarmer les mécanismes qu'elle avait patiemment élaborés pour se tenir à distance des autres et du monde. 


"Je devais à ses petits bricolages poétiques d’avoir gardé ma capacité d’émerveillement."
La vie d'Olivia est donc un immense puzzle, où chaque mouvement d'une de ses pièces l'entraine dans une chorégraphie de gestes et de rites, dans un ballet de sentiments. Pour chaque vide, une pièce, pour chaque pièce, un espace dédié... Un vide pour un manque ou un deuil. Une pièce, pour un proche, un ami ou un amant. Olivia construit sur ce qui manque et remplit les espaces pour donner vies aux sentiments. Tout comme son métier lui demande d'apporter de la matière pour réparer un livre, pour redonner une énergie nouvelle à des pages. C'est avec cette approche à la fois douce et amer que Marie de Prémonville va nous faire découvrir le charme fou de la relation qui va unir pendant un temps Olivia à Antoine, son compagnon tétraplégique.


" Et voilà que, tout à coup, je me fonds dans une chorégraphie calibrée pour moi où mon corps est à la fois le tremplin de celui d'Antoine et son extension."
 Les Matins Courts, c'est l'histoire des gestes quasi rituels qui rassurent. Une quête du mouvement opportun, de la symbiose presque parfaite. L'histoire de deux êtres qui vont former, le temps d'une relation passionné, un assemblage à la fois simple et compliqué de plusieurs pièces de puzzle. Deux entités qui, à l'occasion d'un geste du quotidien ou d'une caresse sensuelle, désirent ne former qu'un.
"L'intimité sensuelle, l'homme sans corps me rendant l'accès au mien, une pivoine sombre aux pétales brillants et froissés, la fusion amoureuse." 
Cette Olivia a tout les atouts d'une sportive de haut niveau. Elle vie sa douleur tout en avançant. Elle gère son plaisir tout en faisant très attention à l'espace qu'elle occupe. Elle contrôle ses mots, ses respirations, l'amplitude de ses gestes. Elle est à l'écoute des corps, dont le sien. On pourrait presque dire que tout cela n'est qu'une histoire de langage des signes. Le langage corporel qui exprime les pensées intérieurs. Tout est là. La place de chacun dans les vides de l'autre. 
" Il me faut puiser dans des ressources insoupçonnées de maitrise pour ne pas pousser un petit cri de bonheur en faisant éclater l'huitre sous la dent. Le beurre citronné l'enrobe comme de la mousseline, puis la soie fraîche et éphémère de la gelée, et de nouveau le citron, piquant, furtif."

La différence de ton entre les deux parties surprendra mais elle place le lecteur dans une attidute d'écoute et d'attention qui se confirme par la montée en puissance de l'intrigue dans cette seconde partie. Mais la conclusion laissera un peu sur la faim, tant on s'attendait à quelque chose de plus explosif. L'impression que les personnages vont se retrouver piégés laisse place à un certain étonnement quand on voit avec quel facilité Olivia met un terme à cette situation. Mais avec un peu de recul, on se dit que la vie n'est pas non plus un scénario de film américain et que des choses peuvent prendre fin de la manière la plus simple qui soit, sans effusion de sang ou de mots, juste en disant ce que l'on pense et en faisant ses valises.
"Je n’ai pas seulement perdu ma mère, j’ai perdu la seule personne au monde qui comprenait comment je fonctionnais et communiquais. Le silence qu’elle laisse derrière elle ne pourra pas être temporaire, et toutes les prévisions autour du deuil me rendent folle."
"Je revois son beau visage lisse, si jeune, illuminé par le rire, cette insouciance qui allait bientôt disparaître de sa vie, de la nôtre, et pourtant son rire resterait toujours le même, jusqu’à la fin, un rire de jeune fille libre qu’elle couvrait parfois de ses mains en coupe, non pas pour l’étouffer mais pour le protéger."
Les Matins courts évoquent le deuil de la perte d'une mère. Drame que partage Olivia et la romancière. L'amour pour cette mère brutalement disparue est le fil rouge de ce roman, certainement l'âme de ces Matins Courts. 
Difficile de rester insensible face au drame de la perte d'un être chère. Le fait d'évoquer noir sur blanc à de multiples reprises le trou béant laissé par l'absence de cette maman, réanime les souvenirs et lui permet d'accéder à cette forme d'éternité qu'offre ces pages imprimées, à chaque fois que le livre sera tenu en mains. Un peu comme dans la Fin des mystères de Scarlett Thomas où l'on découvre que le monde de l'imaginaire est un paradis en soit et que le fait de penser à un être disparu lui donne un nouveau « corps » dans ce monde.
« J'ai des moments de découragement, des accès de faiblesse, mais ne perds jamais espoir. »
 Un roman troublant et touchant, qui ne laissera personne indifférent. Un de mes coups de cœur de cette année 2009.  


Le site de l'éditeur : http://www.anne-carriere.fr

 
Frédéric Fontès





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